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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 09:05

Les prisons

Prisons de Tulle - de Limoges : été 1943 - Réponses à vos questions.

 

"Me voilà arrêté et jeté en cellule,

Traité comme un voyou, une sombre crapule !

Qui aurait pu penser que d'aimer son Pays,

Serait considéré un jour comme un délit !"

 

- Prison de Tulle :
 Le 14 juillet 1943 à 19h30 , je faisais mon entrée dans ce milieu carcéral habituellement réservé aux délinquants, voleurs, violeurs ou criminels. Pour le gouvernement de Pétain, les Résistants et  Opposants qui n’avaient comme but que de libérer la France des hordes nazies, étaient devenus de dangereux  terroristes criminels et devaient être traités comme tels.

On parle  beaucoup de l’état de délabrement  des prisons  françaises, rien n’est pourtant  comparable à ce qu’elles étaient en 1943, particulièrement dans les petites unités comme celles de Tulle en Corrèze. La vermine : puces, punaises, poux avaient depuis très longtemps pris possession des lieux. Les paillasses avaient tellement servi que la paille était devenue poussière.
La soupe, sorte de liquide insipide, dans nos gamelles en fer blanc rouillé, avait un goût de lessive. Heureux celui qui pouvait compter 10 haricots dans le fond de sa gamelle.

Le soir de notre arrivée,  le gardien qui nous reçut, nous avoua que son fils était lui-même dans un groupe de maquisards de la région d’Argentat, pas loin du nôtre. Puis il nous sépara en nous mettant dans des cellules occupées par des condamnés de droit commun.

Je me suis retrouvé avec un assassin qui avait tué sa femme. Le gardien me l’avait dit avant de me mettre dans sa cellule, inutile de vous dire que je n’ai pas dormi de la nuit tellement j’avais peur. J’ai dû partager cette cellule pendant trois jours, avant que nous soyons regroupés dans une cellule à part. Nous étions heureux de nous retrouver à nouveau.

Il y avait cinq jours que nous étions enfermés, cinq jours que nous mourions de faim quand le sixième jour nous avons eu une surprise de taille. Le midi au lieu de la gamelle traditionnelle, nous eûmes des plateaux avec un vrai repas comme peu de gens pouvaient en savourer en ces temps de restrictions. J’apprendrai en 1945, après mon retour du camp de concentration, que nous devions cette bonne surprise à l'une de mes tantes et à des amis travaillant aux ateliers des Armes et du Cycle de Tulle, qu’elle avait contactés. Ils avaient fait une collecte pour nous faire apporter ces repas.

Nous aurions pu profiter tranquillement de cette bonne aubaine, mais notre désir premier était de retrouver la liberté, nous avons tenté une évasion deux jours plus tard. Evasion échouée, nous sommes passés devant le conseil de discipline de la prison qui nous condamna à 15 jours de cachot, au pain et à l’eau, avec interdiction de recevoir des visites et des colis de l’extérieur. Cette sanction est tombée hélas ! juste le jour où ma mère et ma tante étaient venues m'apporter du linge propre et des vivres.

Il y a huit jours que nous sommes au régime sec quand un gardien vient nous apprendre que nous partions le lendemain pour la prison de Limoges.

 

---- Prison de Limoges

Dans cette prison, nous étions mieux nourris qu’à Tulle et nous avons eu la surprise de partager la même cellule avec trois jeunes universitaires de Limoges qui avaient formé à l'intérieur de
l'Université un réseau de Résistance qu’ils avaient baptisé « Armée Secrète ». Comme ils étaient tous de très bonnes familles, ils recevaient deux fois par semaine des colis de vivres qu’ils ont spontanément partagé avec nous. Le plus curieux est que le père de l’un d’eux Avocat avait été décoré de la Francisque par Pétain lui-même. Père collabo, fils Résistant, ce n’était pas un cas unique.

Pourquoi la prison de Limoges ? Parce qu’il y avait au tribunal de cette ville, une Section Spéciale sorte de Cour Martiale créée pour juger les Opposants au régime de Vichy et les Résistants. Tous les juristes de ces Cours Spéciales avaient prêté serment à Pétain, ce qui leur permettait d’arborer la distinction suprême de l’époque : la Francisque. Chaque jour, de nouveaux résistants venaient grossir le nombre de prisonniers et dans une cellule faite pour trois, nous nous sommes retrouvés douze. La prison était divisée en trois secteurs, le secteur le plus important était celui occupé par la Gestapo. Comme le mur de ce secteur donnait sur la cour où nous faisions nos promenades quotidiennes, nous entendions les cris des suppliciés et parfois, ils se mettaient contre les barreaux des fenêtres pour lancer des messages, pour leurs familles je pense, le gardien qui nous gardait les ramassait. Les faisait-il suivre ?.

Début septembre, un avocat commis d’office s’est présenté à moi en me disant qu’il était chargé d’assurer ma défense, comme il arborait fièrement l’ordre Pétainiste : la Francisque, je n’avais pas beaucoup d’illusions à me faire. Il me donna d’ailleurs très peu d’espoir en me disant d’emblée qu’il ferait son travail d’avocat mais qu’il souhaitait pour nous tous la peine de mort.

Huit jours plus tard, nous nous retrouvions devant cette Section Spéciale. Je fus condamné à cinq ans de travaux forcés pour appartenance à un groupe terroriste d’obédience étrangère (?).

Dans le prétoire, je vis qu’il y avait ma mère, une de mes tantes, les parents de mon ami Jean Delbos (Renard) et d’autres personnes que je ne connaissais pas. A l’annonce du verdict, nous nous sommes levés pour entonner la Marseillaise. Les Gardes Mobiles nous ont roués de coups et comme nos parents protestaient, ils eurent droit au même traitement. Ma mère est sortie du tribunal les lèvres fendues par un coup de crosse. Pour nous ramener à la prison, il y avait des gendarmes, des G.M.R. et des Gardes Mobiles tout le long de la route. De mémoire de Limougeauds, ils n’avaient jamais vu autant de policiers dans leur ville.

C’est dans cette prison que je ferai la connaissance de Louis Giral qui sera l'un des12 fusillés d’Eysses et d’André Edouin qui aura la main déchiquetée au départ du convoi  de Pennes.

Là aussi, nous préparons une évasion collective. Je n’en profiterai pas, car ma mutation pour la prison centrale d’Eysses intervient avant la réalisation de ce projet. J’appendrai plus tard que huit de mes compagnons de cellule ont pu retrouver la liberté, que l’un s’est cassé une jambe en sautant et qu’avec celui qui lui a porté secours, ils ont été repris.

 

REPONSES AUX QUESTIONS CONCERNANT CET ARTICLE

A l’époque la majorité pénale était à 21 ans, votre jeune âge permettait-il un traitement particulier moins dur que celui subi par les adultes dans les prisons françaises ?

Au cours de cette période, les opposants au régime de Vichy qu’ils soient jeunes ou vieux, hommes ou femmes étaient traités de la même façon. Malgré son jeune âge, Guy Môquet qui  n’avait que 17 ans a été désigné par Pucheu pour être fusillé. Pour les condamnés de droits communs, voleurs ou assassins, les régimes étaient moins sévères pour les jeunes et les femmes. Pas pour ceux qui même pour une simple distribution de tracts devenaient de dangereux "terroristes". Le pouvoir en place comme l’occupant nazi pensaient que par la terreur il freinerait l’élan patriotique. En fait ce fut tout à fait le contraire. 

 

Quel était votre état d’esprit quand vous avez été pris dans l’enchaînement de la captivité ? Pouviez-vous imaginer l’ampleur de l’horreur vers la quelle vous alliez ?

Comme je l'explique dans cet article, la première nuit passée avec un criminel n’avait rien de rassurant, je n’ai pas peur de dire que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. C’était la première fois que j’affrontais une telle situation. Et puis cette nourriture qui avait un goût de lessive, et ces paillasses pleines de vermines ! Oui c’était dur particulièrement à la prison de Tulle.

Cela dit mon état d’esprit n’a jamais changé car j’étais certain d’avoir pris la bonne voie, et puis je n’étais pas seul.  Nous avions demandé en vain des livres et même un jeu de cartes, le gardien  qui nous avait dit que son fils était lui aussi dans un maquis nous a passé des plaques de  carton pour que nous puissions fabriquer nos cartes à jouer. D’autres camarades résistants nous ont rejoints. Il y avait une très bonne ambiance. Notre seul souci était comment sortir de là ? Nous passions beaucoup de temps à imaginer des scénarios d’évasion.Pour nous le danger en prison : ce pouvait être l’arrivée d’un "mouton".

Un jour un gardien nous a présenté un homme très bien habillé et nous a demandé si nous accepterions d’avoir ce prisonnier avec nous, qu’il était instituteur et avait du mal à s’intégrer avec les autres délinquants. Il nous a semblé très bien et nous avons dit oui. Ce type pour nous mettre en confiance nous avait prêté des vêtements pour que nous soyons plus présentables pour passer devant la Section-Spéciale, il recevait des colis qu’il partageait avec nous.

Nous apprendrons plus tard, trop tard même, que c’était un mouton que l’on avait introduit parmi nous pour nous espionner.

Un jour, nous avons vu arrivé un nouveau prisonnier, un homme qui nous a dit avoir été parachuté pour apprendre aux maquisards la lutte sans arme et les gestes à faire pour tenter de se sortir d’une arrestation, des trucs simples mais vraiment efficaces. Ce garçon voulait retrouver un ami travaillant à l’hôpital de Tulle, il nous a averti qu’il allait faire le malade pour atteindre son but. Le jour dit, il se roula par terre en poussant des cris affreux. Nous avons tous cogné contre la porte pour alerter un gardien, qui en voyant notre ami a vite appelé une ambulance où nous avons installé notre camarade. L’ambulance est bien partie mais en arrivant à l’hôpital, l’ambulancier a reçu l’ordre de ramener le soi-disant malade. Nous pensons qu’il a été dénoncé par le soi-disant instituteur qui a disparu le même jour.

Nous ne pouvions en aucun cas imaginer à ce moment l'ampleur de l'horreur programmée de l'univers nazi.

 

 

 

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Published by jean lafaurie - dans MEMOIRE 1940-1945
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